Tintin toujours lu dans le monde arabe, mais plus en arabe

La couverture de la bande dessinée "Les Cigares du Pharaon"
© AFP - Khaled Desouki
Au-delà
du temps, des clichés et de la censure, les aventures
de Tintin, aujourd'hui indisponibles en arabe, font toujours
rêver les générations de l'Atlantique
jusqu'au Golfe.
Quatre albums de Tintin ont pour cadre le monde arabe, saisi
au milieu du XXème siècle: "Les Cigares du
Pharaon", "Le Crabe aux pinces d'Or", "Au
pays de l'or noir" et "Coke en Stock".
"C'est extraordinaire que Tintin soit venu autant nous
visiter et garde autant d'amis", affirme l'universitaire
tunisien Issam Marzouki, en marge du congrès au Caire
des professeurs de français dans le monde arabe.
Trafic d'opium, lutte pour le pétrole, filière
d'esclaves, autant de thèmes d'aventures, mais aussi de
sujets épineux, hier comme aujourd'hui, retenus par
Hergé, le père belge de Tintin.
"Lire Tintin quand j'étais gosse, c'était se
voir dans un miroir merveilleux mais déformant",
dit ce tintinologue aussi passionné que raisonné
pour qui "le regard d'Hergé sur les Arabes n'a fait
qu'évoluer, s'ouvrir aux autres".
Pour cause de divorce entre l'éditeur belge Casterman et
la maison égyptienne Dar al-Maaref, qui en
détenait les droits depuis trente ans, Tintin est sorti
des bacs des BD en arabe, ne se trouvant qu'en français
ou anglais.
"C'est si regrettable d'être absent en arabe quand
on pense qu'il y a 80 traductions de Tintin à travers
le monde", relève Willy Fadeur, directeur des
éditions internationales de Casterman, joint par
téléphone à Bruxelles.
Pour M. Fadeur, "nous ne pouvions continuer avec une
édition d'aussi médiocre qualité où
alternaient des planches en couleur et en noir et blanc".
Sollicité, l'éditeur égyptien a refusé de répondre.
Mais en cette année-centenaire de la naissance
d'Hergé, Tintin n'a pas cessé d'être lu dans
le monde arabe, semblant même échapper aux
rituelles accusations de racisme ou de colonialisme brandies
en Europe ou en Afrique.
"Des clichés et des stéréotypes, oui, mais
rien de blessant, et Hergé a soigné au fil des
albums sa représentation de l'Arabe... et de la langue
arabe écrite et parlée", dit M. Marzouki.
"Et puis l'aventure, voilà l'essentiel".
L'aventure, Tintin et Milou vont toujours la trouver dans des
déserts exotiques, avec Bédouins colériques,
oasis ou mirages qui vaudront au capitaine Haddock ou aux
Dupondt de cuisantes mésaventures.
Tintin inaugure en 1934 par "Les Cigares du Pharaon"
sa série arabe. L'album épouse l'égyptomanie
en vogue après la découverte de la tombe de
Toutankhamon et prend pour toile de fond la révolte
arabe de la fin de l'empire ottoman.
Dans "Le Crabe aux pinces d'Or", publié en 1941,
il filera jusqu'au Maroc sous protectorat français
démasquer des trafiquants de drogue, et retournera en
Arabie dans "Au pays de l'Or noir", un de ses albums
les plus remaniés.
C'est via la Palestine sous occupation britannique, où
nationalistes juifs et arabes sont aux prises, que Tintin
entamera, capturé par méprise par des terroristes
des deux camps, cette aventure dans la version de 1950.
Dans celle publiée en 1970, cet épisode sera
gommé, et Tintin gagnera directement "le
Khemed", l'Arabie Saoudite, champ clos des intrigues de
compagnies pétrolières anglaise et allemande.
"Et là Hergé s'engage pour dénoncer ces
manoeuvres occidentales, comme il projette une vision
humaniste contre l'esclavage dans +Coke en Stock+",
affirme Sophie Nicolaïdes-Salloum, une universitaire libanaise.
C'est un trafic d'esclaves africains lors du pélerinage
de la Mecque que Tintin va démanteler dans "Coke en
Stock", en 1958, sur fond de rivalités entre
l'émir Ben Kalish Ezab (jus de réglisse en jargon
bruxellois) et le cheikh anti-occidental Bab El Ehr (bavard
en bruxellois).
Sans en donner la raison, les autorités égyptiennes
viennent de censurer cet album, prohibant son importation, a
indiqué Zeina Badran, directrice de la plus grande
libraire francophone du Caire, le Livre de France.
