Un manifeste pour le tabac, dernière provocation du chorégraphe Jan Fabre

Jan Fabre, le 26 juillet 2005 au cloître Saint-Louis en Avignon
© AFP - anne-christine poujoulat
Le
chorégraphe et plasticien flamand Jan Fabre, figure
polémique de la scène artistique, a
présenté jeudi soir en première mondiale
à Athènes sa dernière création, "I
am a mistake", un plaidoyer pour la liberté de
fumer dans une société qui "impose la bonne santé".
Sur scène, quatre danseuses et une comédienne
fument sans discontinuer - provoquant des toux dans les
premiers rangs. Derrière elles sont projetées des
images de femmes cigarettes à la bouche, l'air
langoureux ou triste. La comédienne clame: "Je suis
fidèle au plaisir qui essaie de me tuer!".
"Quand j'ai écrit ce texte en 1988, c'était
à la fois un hommage à Luis Bunuel et Antonin
Artaud et un travail sur le plaisir de fumer. C'est une
sorte de manifeste émanant d'un artiste, lui même
gros fumeur, qui d'ailleurs meurt à la fin d'un cancer
de la gorge", raconte Jan Fabre à l'AFP.
Les images sont de la cinéaste belge Chantal Akerman,
sur une musique du compositeur contemporain allemand Wofgang
Rihm, jouée sur scène par les musiciens de
l'Ensemble recherche. Le texte, écrit en 1988, est de
Jan Fabre.

Une scène de la pièce de l'artiste belge Jan Fabre "Je suis sang" jouée le 30 juin 2005 à Avignon
© AFP/Archives - Anne-Christine Poujoulat
"Au
départ c'est Rihm qui est venu me voir pour me demander
de travailler avec lui sur ce texte. C'est donc par hasard
s'il revient aujourd'hui, alors que tout le monde est
entré en guerre contre la cigarette et que le fumeur
est un peu devenu le nouveau nègre de la
société. Mais du coup il semble avoir plus de
force", se félicite l'artiste anversois, toujours
grand fumeur à 49 ans.
Dans l'acte de fumer, Jan Fabre voit d'abord la marque d'un
choix individuel, contre l'ordre social. "Je ne
m'attaque pas aux non-fumeurs, je les respecte, mais ils
doivent nous respecter en retour", dit-il.
"J'ai été très choqué par cette
affaire aux Etats-Unis d'un employé renvoyé de son
entreprise après avoir été contrôlé
positif à la nicotine pour avoir fumé chez lui.
Jusqu'où vont-ils aller? Je condamne cette
société du contrôle, qui vise une sorte de
dictature du bonheur, où tout le monde doit faire de la
gym, être en bonne santé, avoir l'air jeune, beau
et productif!".
Dans une mise en scène sobre, presque austère, les
danseuses découpent rageusement des pages de
publicité pour cosmétiques ou des photos de mode
et s'amusent à les maltraiter, les brûlent avec
leurs mégots. Elles font de même avec des posters
de George Bush ou Vladimir Poutine, qu'elles gribouillent,
potaches, de fausses moustaches ou de dents de vampires.

Lisbeth Gruwez répète au Théâtre des Abesses une scène de "Quando l'uomo principale è una donna", dirigée par Jan Fabre, le 19 avril 2004
© AFP - Gabriel Bouys
A
l'écran, les fumeuses de Chantal Akerman (des danseuses
de la troupe de Jan Fabre) belles et mystérieuses,
jouent des volutes de leurs clopes.
"Ce qui m'intéresse aussi c'est bien sûr
l'aspect esthétique et sensuel qu'il y a dans l'acte de
fumer. Dans le film on perçoit dans la gestuelle des
fumeurs à quel point celle-ci rejoint l'histoire du
cinéma. Il y a un nombre tellement important de
scènes de films où un homme et une femme fument,
s'échangent du feu, c'est extrêmement
érotique", dit Jan Fabre.
Enfant terrible de l'art contemporain - artiste associé
du Festival d'Avignon en 2005, il avait fait scandale avec
deux spectacles violents et dérangeants,
"L'histoire des larmes" et "Je suis sang" -
Jan Fabre se défend de verser volontairement dans la
provocation. "Je suis une erreur parce que je ne sais
pas faire semblant", clame la comédienne dans son spectacle.
Après le Palais de la musique d'Athènes, où il
a reçu jeudi soir un accueil plutôt timide de la
part du public, le projet va poursuivre sa tournée en
décembre dans les salles du réseau Echo (European
Concert Hall Organisation) à Vienne, Amsterdam,
Birmingham, Luxembourg, Bruxelles, Cologne et Paris.
