Le cinéma refait une timide réapparition en Arabie saoudite

Une famille saoudienne devant l'affiche du film "Manahi", le 18 décembre 2008 dans un cinéma de Jeddah
© AFP - Omar Salem
Banni depuis trente ans en Arabie saoudite, le cinéma a refait une timide apparition dans ce royaume ultra-conservateur avec la récente projection publique dans deux villes d'un film qui a rencontré un vif succès populaire.
Les réactions des milieux conservateurs et religieux, pour lesquels cet art est synonyme de dépravation, montrent toutefois que la réouverture de salles de cinéma n'est pas pour demain.
"Le cinéma est un mal absolu", a ainsi lancé le chef de la puissante police religieuse saoudienne, cheikh Ibrahim al-Gaïth, dont les hommes veillent au respect du code de vie inspiré du wahhabisme, une école rigoriste de l'islam sunnite appliqué dans le royaume.
Il a toutefois tempéré cette position deux jours plus tard en déclarant que "le cinéma (pouvait) être acceptable s'il (servait) la cause de Dieu et le bien".
Ces prises de position ont été motivées par la projection de "Manahi", une comédie -- sans scènes osées -- décrivant les mésaventures de spéculateurs en bourse.
Il a été montré ce mois-ci durant une dizaine de jours à Jeddah et Taëf avec le soutien du gouverneur de La Mecque, le prince Khaled Al-Fayçal, un poète et homme de lettres.
L'organisateur de ces projections, Mamdouh Salem, patron de la compagnie artistique "Roadmedia", a déclaré avoir pris contact avec la police religieuse avant les projections de Djeddah.
Des membres de cette force sont venus vérifier la salle pour s'assurer qu'elle disposait bien de deux entrées séparées pour les femmes et pour les hommes et ils ne se sont plus manifestés, a-t-il déclaré à l'AFP.
Il n'y a plus de cinémas en Arabie saoudite depuis une trentaine d'années, lorsque les rares salles de Jeddah, ville portuaire sur la mer Rouge ouverte aux influences étrangères, ont été fermées sous la pression des religieux.
"Le succès (des projections) a dépassé toutes les attentes", s'extasie Mamdouh Salem.
"C'est une expérience excitante au regard de l'immense succès rencontré auprès du public, qui a démontré qu'il était assoiffé de cinéma", déclare-t-il.
"Regardez, c'est un lieu de 1.200 places qui n'est pas conçu pour le cinéma et le projecteur n'est même pas fait pour les films de 35 mm", poursuit-il en montrant la salle du Centre culturel du roi Abdel Aziz où les projections ont eu lieu à Jeddah.
"La salle était pleine durant trois jours pendant les deux séances programmées et il a fallu organiser une troisième séance après minuit à la demande du public", ajoute M. Salem.
Les projections ont pris fin le 17 décembre. Une foule nombreuse se pressait encore ce jour-là devant les deux entrées de la salle, l'une réservée aux hommes, généralement accompagnés de jeunes garçons, et l'autre aux femmes, voilées, vêtues de noir de la tête aux pieds et tenant souvent de petites filles par la main.
Les femmes occupaient un balcon de 300 places et les hommes la salle en dessous, plus vaste, où de nombreux jeunes chahutaient et criaient en réaction au film.
L'oeuvre, interprété principalement par des acteurs saoudiens, a été produite par Rotana, une compagnie appartenant à un membre de la famille royale, le prince Al-Walid Ibn Talal, un richissime hommes d'affaires.
La vedette du film, Fayez Malki, se dit "enthousiasmé" par la réponse du public.
"Cela m'encourage à jouer dans d'autres films saoudiens et je me prépare déjà pour une nouvelle oeuvre de Rotana", dit-il.
Les projets d'avenir ne manquent pas pour M. Salem, qui veut continuer à organiser des projections publiques, notamment pendant les fêtes.
Quant aux jeunes, nombreux dans le public, ils veulent des salles de cinéma et des films, comme au Caire où à Dubaï, où Khaled Al-Amri, venu avec ses enfants voir "Manahi", affirme se rendre souvent pour assouvir sa passion du cinéma.
Pour sa part, Roua Mohammed, une décoratrice, dit aller trois fois par an au Caire pour regarder les nouveaux films. "Pourquoi ne pas les montrer ici?", demande-t-elle.
